Le mausolée Demidoff

Père-Lachaise DemidoffElizaveta Alexandrovna Stroganova (francisé en Stroganoff ou Strogonoff; 1779-1818), descendante d’une lignée d’industriels russes ayant fait leur fortune dans le commerce du sel et des fourrures, épousa en 1795 Nikolai Nikitich Demidov (Demidoff; 1773-1828). Ce dernier était lui aussi issu d’une grande dynastie industrielle: à la fin du XVIIIème siècle, les usines Demidov produisaient 40% de la fonte russe. Il fut aussi un diplomate avisé et un mécène généreux qui sut faire fructifier la fortune familiale.

L’argent ne faisant de toute évidence pas le bonheur, le mariage fut malheureux. Après la naissance de quatre enfants dont deux moururent en bas âge, les époux se séparèrent. Lui partit vivre à Florence et elle s’installa définitivement à Paris où elle mourut à 40 ans, le 8 avril 1818.

Elle fut inhumée le lendemain, dans l’actuelle 39ème division, derrière le Maréchal Masséna (+1817). Un monument fut construit à grands frais sur un terrain de 12m²: un sarcophage antique en marbre blanc exécuté à Carrare, orné d’un double écusson couronné où figure les armes de la comtesse repose sur un stylobate supportant 10 colonnes doriques du même matériau. Sur l’entablement du portique,  figurait l’inscription suivante:

Ici reposent les cendres d’Elisabeth de Demidoff née Baronne de Strogonoff, décédée le VIII avril MDCCCXVIII, épouse de SNA Demidoff, conseiller privé et chambellan actuel de SM l’Empereur de Russie, commandeur de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem

Père-Lachaise Demidoff

Les principaux monuments funéraires de Père-Lachaise, de Montmartre, du Mont-Parnasse et autres cimetières de Paris, Marty Joseph, 1839

Le monument fut dessiné par l’architecte Jaunet. Châtillon, architecte lui-aussi, s’occupa de l’installation du tombeau qui nécessita d’importants travaux de soubassement, le terrain meuble pouvant difficilement supporter le poids du mausolée. Les travaux furent exécutés par le marbrier Schwind dont l’atelier était installé dans l’ancienne orangerie des Jésuites.

Père-Lachaise Demidoff

Le plan en coupe permet de voir le solide socle souterrain sur lequel reposait le monument, Normand, 1832

Le monument ne fit jamais l’unanimité auprès des visiteurs: on le jugea souvent ostentatoire et de mauvais goût.

Vers 1852, le tombeau fut transféré à son emplacement actuel, dans la 19ème division.

Le monument d’origine fut déplacé pour être posé sur un immense socle orné de symboles rappelant les origines de la fortune familiale: le marteau de forgeron (qui figure aussi sur les armes des Demidoff), la zibeline et le loup. C’est Léon Danjoy qui fut chargé de concevoir ce nouveau monument qui devint de fait le mausolée le plus imposant du Père-Lachaise.

Il est à noter que le chemin du dragon passe derrière le mausolée et que c’est des divisions inférieures que l’on jouit de la vue souhaitée par l’architecte puisque le sarcophage et les armes de la famille sont tournés vers Paris. L’inscription originelle a disparu et a été remplacée par celle-ci, notée à l’arrière du monument:

Ici reposent les cendres d’Élisabeth de DÉMIDOFF née baronne de STROGONOFF décédée le 8 avril 1818.

Père-Lachaise Demidoff

Père-Lachaise Demidoff

Père-Lachaise Demidoff

Père-Lachaise Demidoff

Pourquoi le monument fut-il déplacé? Peut-être les fondations originelles montraient-elles des signes de faiblesse? Peut-être avait-on pour ambition de transformer le premier tombeau en un gigantesque mausolée familial à même d’accueillir plusieurs générations de Demidoff? C’est en tout cas ce qu’il devint.

 Pour mettre fin à la légende…

On raconte un peu n’importe quoi sur ce mausolée, et ce depuis plus de 100 ans. Une interview de Bettina Rheims, en date du 21 octobre 2014, permet de se faire une idée assez précise de la chose (de 0:15 à 01:12 pour les pressés):

 

 

Si le fait que la comtesse Demidoff ait été (soit?) un vampire est une invention récente, la légende du testament promettant moult richesses à celui ou celle qui oserait passer plusieurs nuits dans le mausolée est plus ancienne.

Un article du Temps, publié le 2 novembre 1896 (comme quoi les marronniers ne datent pas d’hier), y fait référence, sans jamais nommer la Comtesse. Le journaliste, Adophe Brisson, y reproduit un entretien qu’il aurait eu avec le conservateur du Père-Lachaise:

– Comment! Vous ne connaissez pas la princesse russe?

[La légende] naquit, voilà quelques années, à la troisième page d’un journal boulevardier. On y racontait, en termes mystérieux, dans le style amphigourique des romans feuilletons, qu’une grande dame moscovite, immensément riche, s’était fait enterrer au Père-Lachaise.

On décrivait son monument, une colonne surmontée d’un dôme polychrome, et sa chapelle dallée de marbres précieux, et son cercueil en cristal de roche. On ajoutait que la princesse avait déposé son testament chez un notaire de Paris et qu’elle léguait la totalité de sa fortune (approximativement deux millions de roubles) à la personne de bonne volonté qui consentirait, pendant 365 jours et 366 nuits, à s’enfermer auprès de son corps dans la solitude du caveau, et à ne s’en éloigner sous aucun prétexte. La princesse désirait être veillée sans interruption ; elle ne s’opposait pas à ce qu’on fît à côté d’elle plantureuse chère, à ce qu’on lût des livres amusants. Mais il ne fallait point la quitter d’une seconde. Elle mettait cette condition expresse à ses libéralités. Cette fable, renouvelée de Sheherazade, fut reproduite un peu partout en France, en Europe, en Amérique. Eh bien! le croirez-vous? M. le conservateur a reçu des milliers de lettres lui demandant des renseignements sur la féerique princesse, et s’inquiétant des conditions à remplir pour devenir son héritière. Et l’on continue de lui écrire. Ce matin encore, le courrier lui a apporté deux missives extraordinairement naïves. L’une arrive de Londres, l’autre d’une ville de France. Je ne résiste pas au plaisir de reproduire cette dernière, en respectant l’orthographe et en supprimant la signature:

Monsieur

Je vous prirai de bien vouloir me renseigner. Je me suis laissée dire qu’il exister un tombeau d’une princesse au cimetier du père lachaise que cette princesse aurai demander sois avant de mourire ou par testamant d’être veillée pendant une année moyennant une forte prime que déjà plusieurs personne aurai essayer sans réussire. Je vous serai très obligée de bien vouloir me renseigner et si la chose est réelle de me dire quelle est lintallation pour la personne qui passerai une année dans ce tombeau et quelle sexe. Je vous prie de mexcuser je toint un tembre pour la reponce et vous remercie davance.

Recevez monsieur mes salutation.

Mme G.

La crédulité humaine n’a pas de limite et les mystificateurs auraient tort de se gêner.

Si la crédulité humaine n’a pas de limite, elle n’a pas non plus de frontière. Plusieurs documents conservés aux Archives de Paris attestent d’ailleurs du fait et nous permettent de dater un peu plus précisément l’origine de la légende. En novembre 1893, le Sunday Herald de Chicago publie l’article suivant, sans doute inspiré de celui paru dans le « journal boulevardier » mentionné un peu plus haut:

Père-Lachaise Demidoff

ADP 1326W11

Vous trouverez ci-dessous les principales précisions apportées par l’article américain:

  • La Princesse serait morte 5 ans auparavant.
  • On voit clairement le corps de la Princesse dans son cercueil de cristal ce qui est fort effrayant.
  • Les visites sont interdites.
  • Aucune activité autre que la lecture n’est autorisée dans la tombe.
  • Les repas sont fournis et livrés « à domicile ».
  • Les sorties sont autorisées mais pour une heure seulement. Elles doivent avoir lieu avant 5 heures du matin en été et 8 heures du matin en hiver.
  • Des Français ont tenté l’aventure, sans succès.
  • Un candidat au magot a cependant tenu trois semaines dans la tombe avant de perdre la raison.
  • Il suffit de contacter la Mairie de Paris pour candidater.

Le dossier conservé aux Archives de Paris (ADP 1326W11) contient 6 lettres de candidatures, toutes datées de 1893, provenant des États-Unis, de Norvège, de Croatie, du Canada (x2) et d’Allemagne.

En voici une en provenance de Monmouth, Illinois, datée du 29 novembre 1893:

Père-Lachaise Demidoff

ADP 1326W11

 

Ceux qui comprennent l’anglais auront lu que J.H. Davis se méfie quand même un peu et cherche à avoir confirmation de l’offre. Il n’est pas le seul: d’autres candidats demandent même des extraits du testament.

Une lettre plus récente de Monsieur O.F. Döbbelin de Berlin, datée du 7 juin 1937, toujours conservée aux ADP, annonce que la presse étrangère s’est une nouvelle fois fait écho de la légende et que la Princesse Russe a été nommée: Ruth Curtis (sic!). Ce monsieur est « écrivain et désire ébaucher le cas de Ruth Curtis dans un traité scientifique. » Il clôture sa lettre ainsi:

Le Préfet de Police à cette époque aurait lui-même passé une nuit dans la sépulture et aurait par suite, dans l’intérêt de l’opinion publique et de la morale, fait murer le mausolée et réparti la fortune de Ruth Curtis au profit d’œuvres charitables.

Je vous laisse découvrir la note laissée par le Conservateur du Père-Lachaise de l’époque en réponse à la lettre de M Döbbelin. Elle est non dénuée d’humour (et d’un brin d’agacement). Le dernier paragraphe est particulièrement savoureux et servira de conclusion à cet article.

Père-Lachaise Demidoff

ADP 1326W11

Pour revenir à la demande de M Döbbelin, Ruth Curtis ne figure pas sur nos registres, aucun mausolée n’a été muré par ordre supérieur, et le Préfet de Police n’a jamais eu à goûter la douceur d’une nuit dans le tranquille Père-Lachaise.

Print Friendly, PDF & Email
10 Comments
  • Philippe LANDRU
    juin 5, 2016

    En voilà un bel article, rigoureux et sourcé, ce qui n’empêchera malheureusement pas les habituels charlatans et autre « spécialistes en vampirologie » de continuer à colporter leur niaiseries à des touristes gogos qui les trouveront « formidables ».

    • Marie Beleyme
      juin 5, 2016

      Que veux-tu, les gens aiment se faire peur (moi la première d’ailleurs). Ceci dit, je me suis bien marrée en écrivant l’article.

  • Steve Soper
    juin 5, 2016

    Ah, yes, the legend. I wonder what ever became of that money 😉 Anyway, there was no mention of bathroom breaks so that could have been a problem. Grazie mille Marie for another wonderful story from the archives. Still, one wonders why DID they move her?

  • Lalka
    juin 6, 2016

    Superbe article qui, pour faire taire les légendes, n’interdit pas la rêverie. « This is the West, sir. When the legend becomes fact, print the legend » (John Ford, L’homme qui tua Liberty Valance, 1962)

  • David
    juin 7, 2016

    Bonsoir,
    Je l’ai déjà vu plusieurs voir sa tombe et je connaissais déjà sa légende. Je pense que la Princesse n’est pas enterrée seule. Je dis ça parce qu’e derrière la porte d’entrée, on peut entrevoir l’intérieur, et j’ai vu plusieurs plaques funéraires. Et l’une des plaques indique qu’une personne est décédée en 1998. Donc, j’étais un peu déçu parce que j’aurai préféré qu’on puisse voir son cercueil de cristal.

    Sinon, la légende de Demidoff me fait penser aussi à celle de Dias Santos, enterrée elle aussi au Père Lachaise dans une tombe mal entretenue et dégueulassés par des déchets de canettes, d’emballages etc.

    Très bon article.

    • Marie Beleyme
      juin 7, 2016

      Vous avez vu juste David. Cette tombe est effectivement un mausolée familial. Par contre je crains qu’il n’y ait pas de cercueil en cristal…
      Quant à la tombe Dias Santos, une légende très similaire lui a été attachée, à une date plus récente.
      Bref, on raconte énormément de bêtises sur le Père-Lachaise, souvent entretenues – voire lancées – par des guides peu scrupuleux et assez malhonnêtes par la même occasion.

  • Pierre Besson
    mars 27, 2017

    Bonjour Marie et encore une fois bravo ! Notamment pour avoir mis en évidence le déménagement du tombeau vers 1852 ce qui m’avait échappé.
    Vous n’avez pas évoqué une autre légende, moins croustillante mais tout aussi tenace, qui veut que le tombeau ait été « décoré par Quaglia ».
    Cette info est mentionnée par Paul Bauer, mais on la retrouve aussi chez Bertrand Beyern (Guide des tombes d’hommes célèbres) ou même sur le site de la Mairie de Paris. Elle est reprise par Nathalie Rheims dans son récent livre. Le site de l’APPL indique carrément que le monument est dû « au sculpteur Quaglia, sur des plans de Jauret ». Diable, voilà qui ne devrait laisser aucun doute. Or selon moi rien n’est moins sûr.
    Et d’abord qui est ce Quaglia ? Paul Quaglia (1780-1853), se prénommait Ferdinando Paolo, ce qui trahit ses origines italiennes. Il était peintre, graveur et fut un temps le peintre officiel de l’impératrice Joséphine. Pas vraiment de trace de son activité de sculpteur. Il s’est fait remarquer notamment par cet ouvrage : « Le Père-Lachaise ou Recueil de dessins aux traits et dans leurs justes proportions des principaux monuments de ce cimetière, 1833 » où figure effectivement un dessin du tombeau Demidoff.
    Une mention dans l’ouvrage de Henry Jouin : « La sculpture dans les cimetières de Paris, 1897 » peut expliquer cela. Au chapitre « Sculptures anonymes – Divers », voici ce qu’on y trouve :
    « DEMIDOFF (Comtesse Marie). — Riche monument en marbre décoré de nombreux motifs de sculptures. Ce monument, exécuté à Carrare, a été construit sur les dessins de Jaunet, architecte, et placé par Chatillon, aussi architecte. Gravé par L. Normand, par Collette, d’après un dessin de Quaglia, et par Bordet. (19e div.) »
    Or, il semble bien que le terme gravé employé ici corresponde à l’idée de « faire une gravure » pour prendre notre langage d’aujourd’hui.
    J’ai débusqué un peu par hasard cet article du journal des artistes et des amateurs (4 aout 1833) http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k54118521/texteBrut
    qui corrobore ce point de vue :
    « [80] Sous le titre du Père Lachaise, M. Quaglia, ancien peintre attaché à l’impératrice Joséphine, vient de publier – un recueil de dessins lithographies au trait, et dans leurs justes proportions, des principaux monumens de ce cimetière. Cet ouvrage, exécuté en même temps que M. Normand fils gravait le sien, et sans nulle communication, est un hommage aux cendres que renferme ce cimetière célèbre et à la gloire de nos arts.(etc.) »
    Voilà comment, après que M. Jouin eut indiqué que le tombeau Demidoff avait fait l’objet d’une gravure par Normand à partir des dessins de Quaglia, et qu’on ait pu lire ailleurs « gravé par Quaglia » quelqu’un a pu dire, par un raccourci saisissant, que la décoration de ce monument devait être attribuée à Quaglia… qui n’en demandait pas tant, lui qui s’était borné à le reproduire « aux traits et dans leurs justes proportions » ! Et bien sûr une bonne part des rédacteurs d’ouvrages sur le Père-Lachaise se recopie mutuellement et consciencieusement depuis des décennies !

    • Marie Beleyme
      mars 27, 2017

      Je partage tout à fait votre analyse Pierre. Les armes de la comtesse, sur le sarcophage, doivent être dues aux ciseaux d’un sculpteur toscan anonyme. Les erreurs sont effectivement régulièrement recopiées mais cela m’étonne que Bertrand Beyern ait commis la même erreur. En tout cas je vous remercie pour votre contribution au dossier Demidoff. 🙂

  • minadobreev
    mai 18, 2017

    Bonjour Marie
    Premièrement bravo pour votre article très intéressant.
    Une question que j’arrive pas à sortir de la tête je voudrais avoir votre avis :
    La comtesse demidoff promettait de léguer son héritage a celui et celles qui veillera sur son tombeau (dormir à côté de son tombeau )pendant une année entière. Ce que j’arrive pas à comprendre pourquoi toutes les personnes qui ont essayé l’expérience n’ont pas tenu une journée à part celui qui a tenu bien-sûr 3 semaine mais il est devenu fou .ma question est : si tout ça n’existe pas (testament, ou autre …) qu’est-ce qu’il les rendaient fou ?
    J’ai vu quelques témoignages de personne sur internet on disant : dès qu’ils approcher cet endroit ils se sentaient pas bien ( plus d’énergie, impression d’être atirer ou appeler par cet endroit )ils étaient comme hypnotiser. Bizarre cette légende vous trouvez pas ? Je suis quelqu’un de rationnel je trouve cela très très mystérieux. Ces personnes qui ont témoignés en s’approchant de ce tombeau de ce qui leur est arrivés je pense pas que c’est une coïncidence. C’est mon point de vue je pense que cette légende existe. J’aimerais vraiment connaître votre avis dessus peut-être je me trompe complètement mais ça restera un mystère que j’aimerais vraiment élucider.
    Merci
    Ps: si vous avez des articles qui en parlent aux autres au cas où merci de m’en faire part car actuellement sur en train de faire un exposé

    • Marie Beleyme
      mai 18, 2017

      Bonjour,
      Tout d’abord la Comtesse n’a jamais promis quoi que ce soit: l’origine de cette légende est expliquée dans mon article.
      D’autre part, personne n’a jamais passé ne serait-ce qu’une nuit dans le tombeau Demidoff. Les récits des nuits agitées ne sont que pures fictions destinées à alimenter la légende. Personne n’est non plus devenu fou… Bref, ces prétendus témoignages dont personne n’a jamais donné la source (et pour cause) n’ont pour autre but que de faire frissonner le visiteur crédule et/ou en mal de sensations fortes.
      Bref, c’est une légende, on peut la trouver sympa mais il faut la prendre pour ce qu’elle est: une fiction pure et simple, inventée de toute pièce par les journalistes et il n’y a vraiment rien de bien mystérieux là-dedans.

Laisser un commentaire